Sous divers aspects nous avons l’impression de ne plus pouvoir maîtriser l’évolution de notre société. Les effets pervers de la mondialisation, la paupérisation d’une frange de plus en plus importante de la population et de manière générale ce sentiment de précarité qui n’épargne plus grand monde ne trouve pas de réponse dans les discours économiques et politiques classiques.

Face à ce malaise, certains ont fait le choix de la rupture en partant en guerre contre le « libéralisme ».

« Notre objectif, c’est la satisfaction des besoins sociaux, le développement des capacités de chaque personne et donc plus de recherche, de qualification, de culture et de démocratie. Cela suppose de répartir et d’utiliser autrement les richesses disponibles, d’instaurer un socle ambitieux de droits collectifs et individuels, de restaurer des politiques publiques actives, de mettre au coeur du projet politique l’appropriation sociale et les services publics, d’instaurer une autre manière de décider de notre avenir commun, de concevoir un « alter-développement », de réorienter la construction de l’Europe et du monde ». (extrait de l’introduction de La Charte antilibérale).

La Charte antilibérale, document de référence des antilibéraux français, a le mérite de mettre le doigt sur des problèmes de fonds de notre société et de proclamer haut et fort qu’il faut que ça change !

Cependant, autant on peut adhérer aux grand principes énoncés visant à remettre en cause les excès du libéralisme en jetant les bases de ce que pourrait être un « nouveau développement », en re-définissant la citoyenneté et en se donnant les moyens de privilégier l’intérêt général par rapport aux intérêts privés, autant il est difficile d'être en accord avec les moyens proposés pour les mettre en œuvre qui relevent de la pure utopie (voir définition plus haut).

Je ne disserterai pas sur la répartition du rôle entre l’état et la sphère privée qui est proposée même si elle conduit à une omniprésence de l’état présenté comme seul capable de garantir « …la satisfaction des besoins sociaux, le développement des capacités de chaque personne… » !

Mais les antilibéraux nous proposent une alternative au « libéralisme » qui n’a de sens que dans 2 situations : l’autarcie complète (façon Albanie il y a peu de temps ou Corée du Nord) ou dans le cadre d’une adhésion et d’une mise œuvre généralisée au monde entier ! …via un phénomène de convergence vers le haut qui, paradoxalement, consiste à vouloir conforter nos privilèges de nantis sans s’en donner les moyens et à dire ensuite aux autres pays « pour que ça marche, il faut que tout le monde en fasse autant, allez y et vous verrez que ça ira mieux ».

Pour enclencher un mouvement de convergence vers le haut en se montrant en exemple au monde entier, on doit expliquer clairement comment on fait pour : travailler moins (32 heures), bénéficier de l’emploi à vie, augmenter les salaires (SMIC à 1 500 euros net), bénéficier de la gratuité de nombreux services (culture, santé, transport …voire même le logement) etc ….
On nous parle de réforme fiscale (faire payer les riches), de reverser les profits à la collectivité (je ne suis pas certain qu’il reste beaucoup de profits à récupérer), de contraintes imposées par l’état (interdiction de délocaliser, de licencier … ), d’appropriation sociale de tout ou partie de l’outil économique ( ?) et " bien sûr de mettre fin à la logique du Pacte de stabilité qui limite la dépense publique …" ce qui signifie payer avec de la monnaie de singe ….avec de l’argent que l’on a pas !

D’un coté, tout est fait pour que la production de richesses diminue en refusant de considérer toute notion d’efficacité économique sous prétexte qu’elle ne doit pas être le seul moteur de développement et de l’autre on distribue largement sans contrepartie ! … Qu’est ce que tout cela peut bien vouloir dire pour un Roumain ou un Bulgare ? …et à plus forte raison pour un Chinois ou un Pakistanais ? …comment vouloir présenter en exemple sa vision de la société si on est pas crédible sur les moyens à mettre en œuvre pour y arriver !

La Charte, recense moult droits fondamentaux ou moins fondamentaux mais n’évoque nul part les devoirs de chacun, les contreparties à la mise en œuvre d’une société plus solidaire ! Redistribuer plus « équitablement » suppose déjà qu’il y ait des richesses à distribuer alors que les mesures proposées sont extrêmement dissuasives pour ceux qui seraient moteur dans la création de richesse !
cela suppose également de faire des choix, d’établir des priorités dans l’affectation des richesses sauf à considérer que les richesses à distribuer sont illimitées (c’est un peu l’idée qui est derrière le financement par l’endettement ).

On peut vouloir une autre forme de développement plus solidaire et plus humaniste mais il faut poser la question clairement : d’une manière ou d’une autre, ce que l’on donne aux uns doit être pris à d’autres surtout si le gâteau à partager diminue ! …il est certainement possible d’opérer une meilleure répartition des revenus entre les différents participants aux processus de création de valeur mais il est malhonnête de laisser croire et il est naïf de croire que l’on peut distribuer de la richesse « gratuitement » … ce qui est donné aux uns l’est par les autres membres de la collectivité !

Dans ces conditions, être généreux et solidaire et à plus forte raison dans les proportions énoncées dans la Charte, suppose en préalable obligatoire, un consensus national (voire européen) fort sur le niveau de solidarité que l’on veut mettre en place et sur les moyens que chacun d’entre nous et pas simplement cette masse anonyme qu’est la collectivité, accepte d’y consacrer …! Il faudrait peut être commencer par là avant de vouloir imposer une solidarité d’état même pleine de bonnes intentions !

Sans une forte adhésion en toute connaissance de cause et un mode de fonctionnement cohérent l’alternative antilibérale ne peut être qu’illusion.