Pire encore, non seulement les velléités de limitation drastique du cumul des mandats sont mortes et enterrées mais à peine nommé, le nouveau ministre d’Etat Alain Juppé s’empresse d’en faire l’apologie.

Voilà ce que l’on peut trouver sur le site alain-juppe.com :
« Par le passé, j’ai exercé d’importantes fonctions nationales, et j’ai pu mesurer l’importance d’une étroite synergie entre Bordeaux et Paris. J’ai pu donner à l’époque l’impulsion à notre projet urbain ambitieux dont nous voyons les résultats. Je suis conscient qu’il reste beaucoup à faire, et je suis certain que mon portefeuille ministériel sera positif pour Bordeaux et son agglomération ».

Difficile d’être plus explicite !
Voilà un des personnages les plus éminents de l’Etat qui va dire, sans aucun scrupule, à ses électeurs « élisez moi parce que je profiterai des prérogatives que me donne mon mandat national pour favoriser vos intérêts locaux ».
Stupéfiant, non !

Mais il n’est pas le seul, cette confusion des rôles est tellement ancrée dans les esprits qu’elle en devient un argument électoral !

Par exemple, j’entendais hier matin, à la radio, que Arno Klarsfeld qui se présente dans la 8ème circonscription de Paris avait été interpellé par des opposants sous prétexte qu’il ne connaissait pas le 12ème arrondissement. J’entendais également que la candidate Socialiste face à laquelle il se présente, souhaitait organiser un débat pour démontrer qu’il ne connaissait pas le 12ème arrondissement !
Et la réaction d’Arno Klarsfeld est encore plus étonnante puisqu’au lieu de dire quelque chose comme « je n’irai pas à l’Assemblée nationale pour représenter les intérêts du 12ème arrondissement mais pour soutenir le projet de Nicolas Sarkozy qui concerne tous les français », il répond «C’est ridicule, je ne suis pas un expert du 12e arrondissement mais je suis Parisien» !

Cette réponse n’a pas de sens !
En quoi le fait de connaître le 12ème arrondissement de Paris fait-il un bon député ?
En quoi le fait d’habiter Paris fait-il un bon député ?

Par dessus le marché, Arno Klarsfeld frise le grotesque lorsqu’il va jusqu’à préciser à propos du 12ème arrondissement : «Je l’ai traversé quand j’ai couru le marathon de Paris» et il s’enfonce encore un peu plus en ajoutant : «enfin, j’habite dans le 8ème arrondissement, ce qui n’est pas si éloigné que ça».

On le voit bien dans cet exemple, tant Arno Klarsfeld que ses opposants amalgament joyeusement mandat national et intérêts locaux.

Vous me direz que prendre Arno Klarsfeld comme exemple c’est un peu facile, que ça frise même la malhonnêteté et que l'on peut espérer qu’il ne soit pas représentatif de la classe politique française.

J'admets avoir pris un cas extrême, pourtant, cette confusion des genres est très répandue et plus particulièrement chez ceux qui cumulent à la fois une responsabilité locale et nationale. Or c’est le cas de la très grande majorité de nos parlementaires.

Un député bien qu'élu dans le cadre géographique de sa circonscription, est l'élu de la Nation ! il doit juger et voter pour ou contre les propositions de lois proposées par l’exécutif, il doit veiller à leur bonne application et tout cela au nom de l'intérêt général !

Or le cumul des mandats est par essence source de conflits d'intérêts !

Comment ne pas penser que les parlementaires et les membres de l’exécutif préfèrent privilégier les intérêts locaux par rapport à l’intérêt général !
Comment ne pas penser que les lois sont évaluées, jugées, votées à l’aulne des intérêts des collectivités locales les mieux représentées aux parlements !
Comment ne pas penser que la France est appréhendée par nos assemblées à la façon d’un puzzle composé d’une multitude de territoires côte à côte plutôt que comme une entité à part entière.
Comment ne pas penser également que certains arbitrages se font au détriment des territoires moins bien lotis en élus locaux à l’assemblée.

Le cumul des mandats constitue une des pires plaies du système politique français pour d’autres raisons encore.

La première qui apparaît la plus évidente, est la qualité du travail fourni sur l’un ou l’autre des mandats. Comment est-il possible d’assurer pleinement et simultanément la fonction de député et celle de maire d’une ville importante ?

Il y a là, une sorte d’escroquerie vis à vis des électeurs !

Le député/maire aura tendance à privilégier son travail dans sa bonne ville au détriment de son rôle de parlementaire puisque c’est sur celui-ci qu’il sera jugé par les électeurs !
Comment alors s’étonner de voir des bancs vides à l’assemblée, de voir que de nombreux textes ont été votés par quelques députés au nom de tous les autres !

Et cet absentéisme n’est que la face visible de l’iceberg puisque, faute de temps, les élus se désintéressent également d’un autre aspect extrêmement important du rôle du parlementaire qui est le travail en commission.

Une autre conséquence importante du cumul des mandats est qu’il contribue à scléroser la vie politique.
C’est l’effet boule de neige puisqu’un élu déjà implanté localement va pouvoir utiliser sa notoriété et une argumentation qui s’appuie sur sa politique locale pour se faire élire à l’Assemblée Nationale et je ne parle même pas du Sénat dont le mode d’élection en fait une vrais usine à cumulards.

Ainsi, la rente de situation que le cumul induit, permet à quelques professionnels de la politique de monopoliser les responsabilités, bloquant par la même le renouvellement de la classe politique française et, en corollaire, son ouverture vers des catégories peu représentées.

Si on ajoute à cela, la non limitation du nombre de mandats successifs, on obtient des (vieux) potentats à double, triple, quadruple casquette, indéboulonnables, qui exercent en solitaire une autorité que peu osent contester et dont le nombre de redevables augmente parallèlement à leur longévité politique.

Malgré toutes ses tares et malgré un début de limitation en 2000, le cumul des mandats est encore bien vivace et constitue une des causes du fossé qui se creuse entre les citoyens et leurs représentants. Cette pratique très française n’est malheureusement pas prête de disparaître.

Il ne faut pas attendre une quelconque initiative de l’ex-roi du cumul qu’est notre nouveau Président et il y a tant d’élus qui en usent et qui y trouvent un intérêt (le leur) qu’une réforme dans ce sens a peu de chance d’aboutir !

La seule solution serait que les électeurs imposent aux élus de se consacrer à un seul mandat en refusant de voter pour eux lorsqu’ils prétendent à en exercer un autre. Mettre au placard les cumulards me semble du simple bon sens et pourtant !!!