Petit rappel :

En 1999, le Conseil européen d’Helsinki a formellement reconnu la Turquie comme candidate à l’Union européenne au même titre que plusieurs autres pays européens, précisant même que : « (…) La Turquie est un pays candidat, qui a vocation à rejoindre l’Union sur la base des mêmes critères que ceux qui s’appliquent aux autres pays candidats. »

En 2004, considérant que la Turquie satisfaisait suffisamment aux critères politiques de Copenhague, le Conseil européen décida de l'ouverture des négociations d'adhésion qui débutèrent effectivement le 3 octobre 2005.

Il y eut ensuite quelques petits ratés, mais le processus est bel et bien lancé.

Pour des raisons que je précise plus bas, je ne suis pas pour l’intégration de la Turquie dans l’Union Européenne, je considère donc comme une erreur que d’avoir engagé un processus avec l’adhésion comme finalité affichée.

C’est même toute la question de l’élargissement qui doit-être remise en cause ou devrais-je dire qui aurait du être remise en cause depuis longtemps !

L’Union Européenne agit comme si l’élargissement se devait d’être un mouvement perpétuel, comme si la politique d'élargissement devait se poursuivre coûte que coûte. Comme l’a très bien dit Xerbias, « Le commissaire européen à l'élargissement a un rôle malsain, car il est voué à faire s'élargir l'Union, sans vraiment se poser la question de savoir si c'est une bonne chose en soi. ».

Il est effectivement temps de s’interroger sur le principe de l’élargissement et de se demander si c'est une bonne chose en soi.

Derrière la question de l’élargissement, et plus spécialement derrière l’adhésion de la Turquie, ce sont 2 visions de l’Europe qui se confrontent !

La première consiste à voir l’Europe uniquement comme une zone de stabilité politique et monétaire qui, dans cette optique, gagne effectivement à être la plus large possible. La stabilité étant plus ou moins garantie par le fait que tous ces pays, proches géographiquement, discutent entre eux au sein des mêmes instances internationales, sont partiellement régis par une législation commune minimum, s’échangent à peu près librement des biens, des services et des personnes et pour certains d’entre eux ont la même monnaie.

Les tenants de cette Europe là, ne veulent pas d’une Europe fédérale qui empièterait de manière trop conséquente sur les prérogatives des Etats et plus spécialement de leur Etat. Ils craignent qu’une telle Europe n’impose une standardisation qui balaye sur son passage leurs us et coutumes, qui remette en cause leurs fromages au lait cru, leur modèle social ou qui leur impose l’avortement, de rouler à droite ou des plombiers polonais.

Il existe évidemment des niveaux très variés dans ce nationalisme qui, je le précise, n’a pas dans mon esprit nécessairement une connotation péjorative, même si en son nom, beaucoup de contrevérités voire de gros mensonges sont diffusés.

La seconde vision de l’Europe, c’est la mienne, c’est une Europe politiquement et économiquement forte !

Une Europe qui puisse rivaliser avec la chine, les Etats-Unis et bientôt l’Inde et le Brésil voire plus tard la Russie !

Une Europe qui parle d’une seule voix et qui avance dans la même direction, seuls moyens pour qu'elle soit entendue et respectée !

Comment peut-on encore penser que face aux 2 maitres du Monde que sont la Chine et les Etats-Unis, qui font absolument ce qu’ils veulent à tous les niveaux : politique étrangère, politique monétaire, législation financière, règles commerciales…, le joyeux brouhaha qui émane de l’Europe puisse peser plus qu’une cacahuète texane ou qu’un grain de riz du Yunnan !

Je suis persuadé que cette Europe politique ne pourra exister sans une organisation fédérale, avec un parlement aux pouvoirs étendus qui désignerait un président et un exécutif complet et qui aura le pouvoir légiférer sur tout ce qui concerne la politique extérieur, la politique monétaire, la défense, l’immigration et la Justice et surtout un vrai budget via l’impôt qu’elle aura la capacité de collecter au regard d’un périmètre d’intervention clairement établi.

Cette organisation ne peut se construire qu’autour des pays « européens » qui, d'une part, sont réellement convaincus qu’ils ont tout intérêt à s’allier au sein d’une communauté pour être plus fort économiquement et politiquement par rapport au reste du monde, et surtout, qui acceptent les nécessaires compromis et pertes de prérogatives qu’exigent une telle instance supranationale.

Inutile de préciser qu’avec notre Europe sans âme, sans ambition, tiraillée de tous les côtés par des intérêts divergents, on en est loin, très loin !

L’intégration de la Turquie constituerait pour moi la mort de cette vision de l’Europe pour 2 raisons.

La première c’est que mon Europe qui avait déjà très peu de chances d’aboutir à 16 pays, en a encore moins à 27 et en aura encore beaucoup moins sinon plus du tout avec la Turquie en son sein.

L’Europe, dans son périmètre actuel, n’est pas, et très loin de là, suffisamment homogène et organisée pour intégrer un pays de plus de 70 millions d’habitants sans déséquilibrer ses institutions et sans risquer de la bloquer ou de la laisser s’enliser dans des consensus mous.

Le préalable indispensable à tout élargissement est pour moi la constitution d’une véritable Europe politique !

La seconde, est très liée à la première, c’est que cette Europe politique que j’appelle de mes vœux, même si elle n’a qu’une maigre chance d’aboutir et d’obtenir l’adhésion des populations, ne pourra se construire qu’autour de pays géographiquement proches et qui se sentent …européens de par leur culture, leur histoire, leurs traditions voire leur religion !

Ce n’est pas le fait que la Turquie ne soit pas géographiquement en Europe (à l’exception d’un petit morceau) qui me pose problème mais….tout le reste !

Je crois donc fondamentalement que la question de l’adhésion de la Turquie dépend à la fois de l’idée que l’on se fait de l’Europe et de l’espoir que l’on y met. Si, comme le souhaitent certains, l’Europe n’est destinée à rester qu’un conglomérat de pays formant une vaste zone d’échanges privilégiés, alors pourquoi ne pas y intégrer la Turquie comme d’ailleurs l’Ukraine, Israël ou le Maroc s’ils le souhaitent !

De même, si comme Michel Rocard, partisan affiché de l’adhésion de la Turquie, on considère qu’une Europe fédérale serait une bonne chose mais qu’elle n’est malheureusement qu’une illusion, alors effectivement, il faut se contenter d’une Europe sans autre ambition que de constituer une zone de stabilité la plus large possible et à laquelle on peut arrimer la Turquie !

Par contre, si on veut aller beaucoup plus loin vers une Europe fédérale qui s’organise autour d’un vrai projet, dans ce cas, cela exige une capacité et une volonté d’intégration de chaque pays extrêmement forte et nécessairement de donner à cette Europe une limite. Or on le voit, il est déjà extrêmement difficile de s’entendre sur ce que doit être l’Europe, avec des Tchèques, des Polonais ou des Anglais, alors si on rajoute les Turcs par-dessus c’est, au mieux, l’immobilisme assuré et au pire les crises permanentes !

Mais n’est-il pas hélas trop tard pour retoquer la Turquie ?

En effet, je vois mal comment l’Union Européenne, pour peu qu’elle en ait l’envie, pourrait justifier auprès de la Turquie, la remise en cause de l'adhésion promise. Il est trop tard, même pour proposer un « partenariat privilégié » qui ne pourrait-être considéré que comme une rebuffade par les Turcs.
Ainsi, sauf à risquer de se mettre à dos ce pays pour un bon bout de temps, et à le jeter dans des bras moins démocratiques et plus islamistes, ce qui aurait l’effet exactement inverse de celui attendu d’une intégration, l’adhésion de la Turquie à l’Union Européenne semble inéluctable et avec elle, la fin de ce que je considère comme une belle idée de l' Europe…à laquelle j'aurais voulu encore croire.
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- * En Décembre 2006, l’Union Européenne avait stoppé les pourparlers autour de 8 chapitres de l’acquis communautaire c'est-à-dire à la somme des droits et obligations juridiques qui lient les États-membres et que chaque candidat à l’adhésion doit nécessairement transposer dans sa propre législation nationale.