J'ai donc voulu comprendre pourquoi l'Europe avait soudainement pris la décision d'endosser des habits d'affameur de pauvres.

Historiquement, le programme PEAD (comme Programme Européen d'aide Alimentaire aux plus Démunis) a été lancé dans l'urgence lors de l'hiver exceptionnellement froid de 1986/1987, lorsque des stocks excédentaires de produits agricoles furent donnés à des associations caritatives pour qu'elles les distribuent aux personnes qui étaient dans le besoin. Par la suite, cette mesure a été officialisée et basée sur les stocks d'intervention.

La réforme de la politique agricole commune (PAC) ayant rendu de plus en plus inutiles les stocks d'intervention, ce programme a été alimenté par une contribution financière directe.

A partir du plan de 2008 et sur une base triennale, la Commission a décidé d'allouer une enveloppe financière aux associations caritatives agréées afin qu'elles puissent acheter de la nourriture sur le marché.

Ainsi, d'une distribution des surplus agricoles, on est passé à un système de subventions. Subventions qui ont d'ailleurs largement augmenté puisque passées de près de 100 millions d'euros en 1988 à 480 millions d'euros en 2011. C'est donc à cause de ses origines que le PEAD s'inscrit dans le cadre de la PAC.

C'est dans ce contexte, qu'en 2011, 6 pays menés par l'Allemagne ont saisis la Cour Européenne de Justice pour remettre en cause ce programme. En substance leurs arguments ont été, d'une part que ce programme n'a rien à faire dans une PAC déjà fort couteuse et d'autre part que c'est à chaque pays d'assurer la subsistance de ses pauvres. Je vous passe l'argumentation juridique mais la Cour Européenne de Justice a effectivement considéré les arguments des abolitionnistes recevables et rendu ce programme illégal.

En 2011, le PEAD a été sauvée in extremis avec une prolongation du plan pour deux ans, en 2012 et 2013, en échange d'un abandon de ce programme en 2014.

On ne peut donc pas dire que les Etats et les associations aient été pris par surprise.

Pour bien comprendre la position allemande, il faut savoir que les allemands ne profitent pas du programme PEAD, mais ce n'est pas pour autant qu'ils ne font pas preuve de solidarités vis-à-vis de leurs nécessiteux.

Leur système s'appuie essentiellement sur les dons privés à travers de multiples associations. La philosophie de leur modèle est de redistribuer aux plus pauvres l'excédent produit par la société.

Concrètement, cela prend la forme d'accords avec de grandes enseignes de distribution, des producteurs et des magasins d'alimentations locaux, qui offrent leurs surplus. Les associations sont également aidées par les gouvernements régionaux et les communes pour le côté logistique (camions, les lieux de stockage et de distribution).

A contrario, pour bien comprendre l'indignation française, il faut savoir que les principaux bénéficiaires du PEAD sont la France, l'Italie et la Pologne.

Sur les 480 millions annuels dont dispose le PEAD, 72 millions d'euros sont distribués aux associations françaises.

Du coup, d'une première réaction marquée par l'indignation voire la colère, j'en arrive à considérer les arguments des allemands et des 5 autre pays comme tout à fait recevables.

Il est pour le moins surprenant qu'un pays comme la France se permette d'exiger de l'Europe qu'elle nourrisse ses propres nécessiteux.

Pourquoi chacun de ces pays n'assume t'il pas lui-même le nécessaire soutien aux formidables associations qui interviennent auprès de leurs citoyens ? Que gagne-t-on en efficacité à faire financer ces aides par l'Europe ?

Certes je regrette fortement le mauvais symbole. L'image de l'Europe va encore en pâtir et le moins que l'on puisse dire c'est que le moment est mal venu. Pour autant, je suis persuadé, d'une part qu'à budget égal, les aides sont mieux gérées au niveau national sinon local et d'autre part qu'effectivement, ces subventions n'ont rien à faire au sein de la PAC...sinon même dans un programme européen.

Je tire de cette histoire la conclusion qu'il faut se méfier des indignations trop évidentes assénées sans éléments de contexte et répétées à l'envie par des personnes qui trouvent là une occasion facile de s'en prendre à l'Europe. Elles peuvent amener à des réactions, conclusions et jugements moraux excessifs sinon erronés.